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Aujourd’hui, même devant ce cercueil, nous sommes incapables de concevoir la disparition du Bâtonnier LUSSAN, de cet homme exceptionnel qui, ignorant à ce point de la mort, avait presque réussi à nous faire admettre qu’elle l’oublierait.
Nous sommes là, pour les uns, dans notre espérance de la résurrection, pour les autres, dans nos certitudes philosophiques ou nos doutes, mais tous convaincus, néanmoins, que la parole fait ressurgir, et délie les bandelettes de la mémoire.
Aujourd’hui, nous sommes autour de Claude LUSSAN, devant cette cathédrale de SAINT LOUIS DES INVALIDES, parce qu’il ressemblait à cette église, qu’elle est claire, et qu’il aimait la clarté, lumineuse et qu’il aimait la lumière, qu’elle est rigoureuse et discrète dans sa majesté, élégante dans sa simplicité, comme lui.
Aujourd’hui, surtout, nous sommes là, parce que telle fut la volonté de Claude LUSSAN.
Sans doute aurait-il, de même, apprécié de recevoir les honneurs militaires auxquels sa dignité lui donne droit, à condition que fussent célébrées, au-delà de sa personne, les valeurs qu’il a si bien et si longtemps servies.
Humilité, respect des autres, exigence du dépassement pour eux et pour lui, souci constant d’entreprendre, de se projeter dans l’avenir, de l’anticiper, de pacifier les êtres et de les réunir dans de grandes ambitions pour de nobles causes, désintéressement.
Sans doute aurait-il été fier que fussent honorés, à travers lui, et grâce à lui, notre profession d’avocat et son Ordre à qui il a tant donné.
Les Armes, pour une fois, doivent le céder à notre robe et à la tradition millénaire qu’elle symbolise.
Claude LUSSAN avait enfin désiré qu’à cet instant un texte fût lu, un texte qu’il affectionnait au point de le lire et de le relire parfois à ses collaborateurs, de le lire de sa voix de soie, en ponctuant les mots par des silences, et par ce sourire que nous aimions, et dont son extrême pudeur se servait pour cacher son émotion, pour nous signifier qu’il ne voulait pas nous importuner avec ses états d’âme.
Ce texte de vie, qu’il gardait précieusement dans le sous main de son bureau, le voici :
Etre jeune.
« La jeunesse n’est pas une période de la vie
C’est un état d’esprit, un effet de la volonté,
Une qualité de l’imagination, une intensité émotive,
Une victoire du courage sur la timidité,
Du goût de l’aventure sur l’amour du confort.
On ne devient pas vieux pour avoir vécu un certain nombre d’années :
On devient vieux parce que l’on a déserté son idéal ;
Les années rident la peau, renoncer à son idéal ride l’âme.
Les soucis et les doutes, les craintes et les désespoirs,
Sont des ennemis qui, lentement, vous font pencher vers la terre
Et devenir poussière, avant la mort.....
Jeune est celui qui s’étonne et s’émerveille. Il demande, comme l’enfant insatiable : et après ?
Il défie les évènements et trouve de la joie aux jeux de la vie.
Vous êtes aussi jeune que votre foi. Aussi vieux que votre doute.
Aussi jeune que votre confiance en vous-même, aussi jeune que votre espoir
Aussi vieux que votre abattement.
Vous resterez jeune tant que vous resterez ouvert à ce qui est beau, à ce qui est grand.
Si un jour votre coeur est mordu par le pessimisme, et rongé par le cynisme,
Alors puisse Dieu avoir pitié de votre âme de vieillard.... »
Vieillard, jamais le Bâtonnier LUSSAN ne l’a été.
Et même à l’instant où son corps se desséchait comme l’argile de l’Ecriture, sa jeunesse d’esprit, son enthousiasme continuaient à faire germer de beaux épis, ces épis que Didier CAYOL et Christian CHARRIERE-BOURNAZEL, notre Bâtonnier, vont décrire.
Mais ce faisant, ils nous rappelleront la dure loi du monde : car y aurait-il des épis si le grain ne meure.
Après ces hommages, viendra l’instant du recueillement : la parole s’arrêtera pour faire place au silence et la mémoire ; un silence que précèdera encore le roulement des tambours et que ponctuera la cloche chrétienne.
Ce glas, ces tambours puisse-t-on les entendre là où le Bâtonnier Claude LUSSAN avait assigné à ses confrères français l’exercice de leur ambition, partout dans le monde où doit progresser la société des humains.
Peut être se demandera-t-on pour qui roulent ces tambours, mais nous, nous le saurons.
Ils résonneront pour vous, Marylis, Jean-Pierre et Jacques qui perdez un père attentif, ils résonneront pour nous, sa famille, ses amis, ses confrères ; ils résonneront pour ceux qui lui doivent tout, et à qui il a tant donné en esprit, en expérience, en patience, en gentillesse et pendant si longtemps.
Ne demandez pas pour qui résonneront encore ces tambours, ils résonneront surtout pour Claude LUSSAN, en son honneur, et pour signifier aux vivants que passe devant eux une dernière fois la dépouille désormais glorieuse d’un homme dont la vie a illustré les vertus de notre Ordre et le service de la Justice.
Allez Monsieur Le Bâtonnier,
votre si grand souci de l’humanité nous a fait comprendre que vous étiez capable de Dieu,
Allez, Monsieur Le Bâtonnier, vous reposerez en paix.
François MARTINEAU
Avocat à la Cour
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